On répond à vos questions ! Comment a évolué notre rapport au TDI après des années ? Qu’est-ce qui a changé depuis notre prise de conscience ? Comment se présente notre multiplicité aujourd’hui par rapport à avant ?

Vidéo FAQ enregistrée en live pour le #DIDAwarenessDay

[Kara] Bonjour et bienvenue dans cette vidéo ! Celle-ci fait suite à la vidéo “10 choses qu’on aurait aimé entendre à la prise de conscience” que nous avons sortie pour le DID Awareness Day du 5 mars. À cette occasion, on vous a demandé de nous poser des questions sur l’évolution de notre rapport au TDI depuis la prise de conscience… qui a eu lieu il y a quelques années maintenant ! [rire] Pour rappel : 7 ans pour moi et plus de 10 ans pour Epsi. [rire] Quand tu repenses au moment de ta prise de conscience, qu’est-ce que tu ressens aujourd’hui ?

[Epsi] Je dirais que j’ai de la compassion pour moi-même. J’ai de la tendresse, du “ooh, petit lapin”, parce que c’était vraiment dur et je savais vraiment peu de choses. Et du coup, voilà. Aujourd’hui, j’ai de la compassion et de la tendresse.

[K] Et comment ton système a réagi à la nouvelle de la prise de conscience, du diag, etc.?

[E] Ça a été du grand n’importe quoi pendant plusieurs mois. La prise de conscience en elle-même, avant de vraiment savoir, ça a été vraiment un chaos. Et après, savoir que c’est un TDI, etc., ça a été un chaos différent. [rire] [K] Est-ce que tu veux expliciter avec plus d’explicitations explicites ? [rire] [E] Je vais essayer. En fait, au moment de la prise de conscience, sans vraiment savoir ce qu’était un TDI, etc., ça a été beaucoup de flou et beaucoup d’absences et beaucoup de n’importe quoi, mais inqualifiable. Et après savoir que c’est un TDI, c’était plutôt une espèce de chaos structuré, mais pas dans le même sens. C’était… Enfin, je me souviens qu’un truc que j’ai déjà dit, c’est que : savoir que c’était un TDI, ça a mis un mot et des notions et des préjugés sur un truc qui était chaotique, mais naturel. Et du coup, ça a été des nouvelles choses à gérer et tout, de ce point de vue-là. Et au niveau du système en lui-même, on n’avait pas de communication, quasiment. Et du coup, je ne sais pas exactement si ça a fait bouger des choses. Je sais que pendant un temps, j’ai eu plus de blackouts et plus d’actions imprévues d’alters dans mon système. Mais c’était peut-être déjà le cas avant et juste, on communiquait tellement pas et on était tellement peu conscients des choses que je ne sais pas si ça a changé quelque chose au moment de la prise de conscience ou au moment de savoir que c’était un TDI, à ce moment-là.

[K] Du coup, tu ne sais pas dire si t’as, par exemple, des symptômes qui se sont identifiés juste après avoir su que c’était un TDI parce que la conscience, le regard que tu mettais dessus était différent. C’est ça que tu dis ?

[E] Oui.

[K] Oui je vois.

[E] Puis, il y a quand même le moment vraiment de savoir que c’est un TDI et tout ça, c’est quand même une bonne année que j’ai quasiment tout oublié. Donc, ça n’aide pas à avoir une idée très claire de ce que j’ai ressenti à ce moment-là, à part certainement beaucoup de peur, etc. Mais voilà.

[K] Mais, pour les gens qui seraient genre proches de leur prise de conscience, ce n’est pas juste parce que tu as mis le mot TDI sur tes expériences que tu as oublié cette année-là.

[E] Non, non, non, il y avait plein d’autres trucs.

[K] Ta vie était naze, il y avait plein de trucs compliqués et tout. Ça fait très genre : quand j’ai su que j’avais un TDI, j’ai tout oublié pendant un an. [rire] [E] Non, pas du tout. Oui, pardon, c’était pas ce que je voulais dire. [rire] Non, ma vie était très chaotique, ce qui a mené d’ailleurs à ce que je, encore une fois, cherche une aide thérapeutique et que je finisse par avoir un diag – cette fois-là, j’ai eu la chance. Mais c’était chaotique. Et c’est ça qui a surtout contribué à ce que j’oublie complètement cette année, peut-être même l’année d’avant. Mais c’est pas le diag en lui-même.

[K] Et moi, il n’y a pas de notion de différence entre savoir que je suis plusieurs dans ma tête et savoir que c’est un TDI ou quoi. Pour moi, c’est un grand bloc et j’en ai déjà parlé, mais… J’allais dire “c’est assez rare”, mais je pense plus que ce soit vrai. C’était rare en 2019, mais maintenant, c’est plus si rare que ça. Mais moi, je connaissais la multiplicité, je connaissais le TDI et je m’étais dit que ça ne me concernait pas, alors qu’en fait, ça me concernait. J’ai pas vraiment tous ces trucs d’avoir eu peur, tous ces trucs de ne pas oser communiquer. Epsi, ils ont déjà raconté que genre, ils avaient vraiment passé plein de choses en revue du type le somnambulisme, la possession, des trucs comme ça. C’est pas du tout un vécu qui est le mien. Et donc, j’ai pas du tout de pensées tristes ou apeurées envers la période de ma prise de conscience en ce qui concerne la multiplicité, genre le choc de savoir que c’est ça ou de comprendre, etc. Mais par contre, ça a vraiment été compliqué pour ma légitimité. Encore plus en vivant avec une personne concernée. Ça m’a vraiment mis beaucoup plus de temps pour accepter que c’était possible, que ça nous concerne tous les deux et des trucs comme ça, parce que… c’était un a priori. La légitimité, c’est compliqué pour tout le monde. Et en plus de ça, c’était biaisé par ce truc de “c’est censé être rare” nanani. C’est faux, c’est faux. Et du coup, voilà, du coup, moi, ce que je me souviens de cette période-là, c’est vraiment ça. C’est vraiment ce truc de se croire et de croire que c’est possible et des choses comme ça. Et pas de croire que ça existe, mais de croire que c’est possible pour moi-même. La nuance est vraiment là pour moi. Voilà. Et du coup, pour moi, non, il n’y a pas du tout de symptômes qui se sont intensifiés juste après avoir mis un mot dessus, vu qu’il n’y avait pas vraiment de symptômes avant identifiés. Juste, il y a eu des trucs de concepts plus clairs et donc de compréhension et de trucs comme ça.

[E] T’as quand même eu du rapid switching pendant quelques jours. [rire] [K] Oui, mais je ne sais pas si, si tu m’avais mis avant la prise de conscience dans la même situation en ressentant autant de honte, si je n’aurais pas rapid switch de la même façon.

[E] Peut-être, peut-être.

[K] Tu vois ? Je ne suis pas sûr que ce soit- Si, ça a été un truc quand même pendant quelques jours. Mais je pense que tout ça a été super amplifié par la honte du fait que ce n’était pas possible et par tout la place que vérifier (est-ce que c’est plausible, est-ce que ça ne l’est pas ? Pourquoi je ne l’aurais pas découvert avant ? Nanani…) prenait. Plus que le fait.

[E] Oui.

[K] Et est-ce que ça a changé la façon dont tu te vois, dont vous vous voyez, dont vous vous voyez collectivement ?

[E] Oui. Avant la prise de conscience effective, disons après… Oui, avant de savoir, de mettre vraiment un mot dessus, etc. Je me voyais vraiment comme, désolée des mots, je me voyais vraiment comme une pauvre merde. Je n’arrivais pas à m’insérer dans la société. J’étais socialement très inadaptée et je prenais des décisions, mais what the fuck ? Et je l’ai déjà dit, mais j’ai vécu trop de vies par rapport à ma durée de vie et je pouvais changer du tout au tout et je pouvais exploser et j’avais vraiment un problème de me sentir vraiment mal de ce que j’étais et de… J’avais pas d’intérêt dans la vie. J’étais crevée tout le temps – Bon ça, c’est toujours le cas. [rire] Mais j’avais vraiment une vision très, très négative de moi-même et de mes directions dans la vie. Et ça, ça a vraiment changé. C’est vraiment beaucoup plus clair maintenant. Et toutes les étapes un peu par lesquelles je suis passée, je suis passée en revue, donc je sais un peu mieux pourquoi, comment, qui à certains moments et des trucs comme ça. J’ai beaucoup plus conscience de ce qui m’est arrivé, de ce qui influence quoi, de trucs à côté aussi, que ce soit autisme et des choses comme ça et de tous ces paramètres qui font que j’avais pas la possibilité de faire mieux à ce moment-là et que j’ai eu des difficultés et tout le machin. Et ma vision de moi aujourd’hui, elle est beaucoup plus consciente de mes réelles difficultés, de mes réelles possibilités, de mes réelles limites, etc. Et du coup, mon estime de moi est meilleure. C’est fluctuant, mais c’est meilleur.

[K] Ouais, je te rejoins dans le concept, dans le sens où moi, j’avais vraiment un problème avec la cohérence de mes actions. Tu vois, je disais “je sais pas qui je suis, je sais pas pourquoi j’agis comme ça”. Et ça, ça a vraiment changé. Le fait de conceptualiser les choses, ça m’a permis de comprendre que c’était pas de l’incohérence, c’était juste des personnes différentes qui gèrent des trucs différemment. Et du coup, voilà, c’était pas tout le temps géré de la même façon. Mais du coup, ça a permis de mettre de la communication dessus et plus de me mettre dans des situations merdiques juste parce que c’est Pierre qui a pris le rendez-vous et Jacques qui a été au rendez-vous. [rire] Ce qui ne veut pas dire que ça n’arrive pas, mais plus comme ça. Plus comme ça. [rire] [E] Sur le moment aussi, t’es moins perdu de te dire “qu’est-ce que j’ai fait, qu’est-ce que je dois dire ?”.

[K] Toi, est-ce que tu doutes encore aujourd’hui ?

[E] D’être multiple ? Non.

[K] Moi, je me suis fait un petit tour de manège il n’y a pas longtemps, là.

[E] Oui ! [rire] Une petite crise de légitimité, à l’ancienne, dis donc.

[K] Ça faisait longtemps que c’était pas arrivé, au moins deux ans. Et je trouve ça comique, la légitimité, comme c’est bien fait. Enfin, les problèmes de légitimité. Je trouve qu’on a souvent, de ce que je remarque, des problèmes de légitimité qui sont adaptés à nos possibilités. Genre au début de ma prise de conscience, je me disais : c’est sûr, je suis pas multiple. Puis genre : c’est sûr, je mens, c’est sûr, j’invente, j’en fais des caisses. Et puis là, mon dernier petit tour de manège, c’était un truc genre : si j’étais vraiment multiple, je serais pas si stable aujourd’hui. [rire] Ça n’aurait pas eu de cohérence de me dire “non, c’est sûr, tu mens”, c’est bon, ça fait sept ans, ça fait un long mensonge. Mais je me suis dit : si j’arrive si bien à me stabiliser, c’est que c’est qu’au départ, il y avait un problème. Est-ce qu’il y a quelque chose qui te faisait peur au début ? Et est-ce que ça te fait encore peur ?

[E] [rire] … Oui.

[K] La question dit : qu’est-ce qui te faisait le plus peur au début ?

[E] Le plus peur ? Mmh… Mes autres alters ? [rire] On avait une peur mutuelle interne assez intente.

[K] Alalah…

[E] Et est-ce que c’est toujours le cas ? Non. [rire] On a quand même vachement évolué, appris à communiquer, appris à se pardonner entre nous.

[K] C’est vrai.

[E] Appris à se supporter dans certains cas. On est vraiment un système qui fonctionne ensemble quand même maintenant. Même si on a encore des couacs et des trucs comme ça, mais ça va vraiment, vraiment, vraiment, vraiment beaucoup mieux. C’est moindre. Et je dirais qu’une peur que j’avais, que j’ai eue plutôt- qui était déjà un peu présente, mais qui s’est un peu accentuée après le diagnostic, pour le coup, c’est la peur d’être- d’avoir une espèce de part sombre violente. Oui, j’avais des clichés, hein, bon. Et du coup, voilà, j’ai toujours eu une espèce de truc de “j’ai peur d’être quelqu’un de mauvais” ou des trucs comme ça. Et ça s’est un peu accentué avec le diagnostic, d’avoir peur que précisément, ce soit un alter agressif, merci Split, que j’ai vu après mon diag. Et voilà, mais ça aussi, ça va mieux.

[K] Je sais pas trop ce qui me faisait le plus peur, à part mentir, tu vois ? J’ai vraiment l’impression que tous mes problèmes de prise de conscience, ils se sont super fort cristallisés autour de la légitimité, quoi. Ouais, peur que ce soit pas vrai, peur de devoir dire que c’était pas vrai. Entre moi-même et moi-même, imagine : je pensais que j’étais multiple, en fait je m’étais trompée, je l’étais pas, c’était juste une phase, ok. Mais t’imagines si j’avais parlé de ma multiplicité à des gens et que j’avais dû leur dire “non, en fait, c’était juste une phase” ? Quelle horreur. C’était ça, ma plus grande peur. [rire] Du coup, on passe à des questions plutôt sur la compréhension et l’évolution interne. Et la première question que j’ai envie de te poser, c’est : comment a évolué votre communication dans le système ?

[E] [rire] Bah déjà… elle existe. [rire] On communiquait… pas. Non, je peux pas dire qu’on communiquait pas, c’est pas vrai. On n’avait pas de communication verbale, à part une alter qui nous parlait, mais c’est tout. Et à part ça, on n’avait pas de communication interne, consciente, ni verbale. Et puis, Kara a eu sa prise de conscience [rire] et eux, ils ont commencé à se parler. Kara disait souvent “mais pourquoi tu lui parles pas ? Pourquoi vous vous parlez pas en interne ? Pourquoi tu lui poses pas la question ? Est-ce si tu lui parles, elle te répond ?”. Et je disais “mais je lui parle pas”. Voilà. Et du coup, voilà, Kara, ils ont eu leur prise de conscience. Ils ont commencé à communiquer en interne et donc ils ont dit “mais chez, ça fonctionne, tu peux essayer”. Donc, voilà, c’est comme ça qu’on a commencé à avoir de la communication interne. Effectivement, en essayant, ça a fonctionné. On avait la capacité, on l’utilisait juste pas. [rire] Voilà. Bon, après, c’est fluctuant. Il y a des moments où moins et tout, mais voilà. Et on avait plein d’autres formes de communication, juste qu’on n’identifiait pas comme telle. Des trucs de communication par le corps ou des trucs comme ça. Mais bon, voilà. Et toi, ta communication, elle a évolué ?

[K] Oh, pardon. Pas beaucoup. Et c’était vraiment un grand problème pour ma légitimité. J’arrivais pas à me dire que ça pouvait être si simple, que l’on communiquait si, genre, c’était fluide, alors que c’était- qu’on était conscients depuis pas longtemps. Et j’avais l’impression que c’était pas possible. Et encore plus qu’il fallait que ce soit une évolution progressive et lente et difficile pour que ce soit vrai. Et juste, nous, on communiquait bien. Genre, nous, on savait pas qu’on existait. Puis, on a su qu’on existait, on a communiqué. Et depuis, voilà. [rire] Mon problème, il n’était pas sur quoi faire de sa multiplicité. Mon problème, il était sur prendre conscience de sa multiplicité. Ce qui a changé beaucoup dans notre communication et c’est pas mieux, je dirais… Si je devais te répondre avec peu de mots, je te dirais qu’on communique moins bien. Mais c’est pas vrai. Mais avant, on mettait beaucoup de conscientisation dans la communication. Je formulais des phrases entières et j’attendais des réponses entières. Tu vois, j’avais une communication interne qui voulait se rapprocher le plus de communication externe. Tu vois, je parlais en interne comme je parle en externe. Et c’était facile. Et on le fait de moins en moins. Pas négativement, parce qu’il n’y a pas besoin. Parce que, justement, vu que notre légitimité va mieux, pour se sentir ok genre d’être assez différents, on n’a plus besoin de se parler exactement comme à l’extérieur. Et donc, je pense qu’on est beaucoup plus proches maintenant d’une communication qui est intuitive, un peu comme il y avait avant ma prise de conscience, qu’au moment de la prise de conscience. Ça m’arrive beaucoup moins maintenant d’avoir des longues conversations entières parce que ça prend trop de temps. Il n’y a pas besoin, en fait. Les messages peuvent passer beaucoup plus vite que ça dans des pensées conceptuelles plutôt que dans des phrases. Voilà. Et du coup, ça, ça a vraiment changé dans ma communication. Ça a été en trois phases : je n’ai pas conscience qu’on communique – on communique de façon très protocolaire et qui se veut être la meilleure possible – et puis maintenant, on est genre “ouais, mais ça marche très bien comme ça si on fait moins attention”. Voilà, voilà. Et du coup, ce que je dis, ça me fait enchaîner sur la question- Quelqu’un dans le chat disait “quand j’ai conscientisé les symptômes des switches, la différence entre les alters était super marquée, aujourd’hui, cinq ans après, beaucoup moins, ça vous le fait aussi ?”. Je dirais pas que c’était censé être super marqué au moment de la prise de conscience. Juste l’attention était tellement dessus et j’avais tellement envie de bien faire et que ce soit clair et le plus précis pour que mon mapping soit le plus juste possible, que ça ne pouvait être que marqué. En tout cas, le plus marqué possible pour mon système, ce qui n’est pas le plus marqué pour plein de systèmes mais tu vois, parce qu’il y avait cette volonté-là de… Et c’était pas que ce soit vu des autres, c’était genre…

[E] D’être sûr toi-même.

[K] Oui, et de prendre en compte tout le monde et ses différences pour ne léser personne, etc. Et, exactement de la même façon, c’est beaucoup moins marqué aujourd’hui parce que ça m’intéresse beaucoup moins. Pas de donner des moments justes aux gens de mon système, mais de le faire de cette façon carrée et visible… C’est même pas visible, mais de façon à ce qui est attendu dans les clichés que j’en avais. Et du coup, juste, maintenant, je pense que de la même façon, on est revenus à un fonctionnement qui est beaucoup plus naturel et qui peut-être se rapproche plus de ce qu’il y avait avant la prise de conscience. Sauf que je n’ai plus du tout l’impression de ne pas savoir qui je suis. Quand j’ai besoin de savoir qui je suis, je sais qui je suis. Juste, je ne prends plus l’énergie de me le dire à chaque seconde. Et toi ?

[E] Oui, oui, moi, c’est un des trucs qui a beaucoup évolué. Moi, j’ai toujours dit “j’ai un TDI cliché” avec des alters très différents et des switches marqués, des blackouts et des trucs comme ça. C’est plus vrai aujourd’hui. Je pense que ça pourrait le redevenir si j’avais des situations de vie qui me remettaient fort en situation de détresse. Mais ce n’est vraiment plus le cas aujourd’hui. Aujourd’hui, on a des switches beaucoup plus fluides. On a une communication beaucoup plus fluide. On est différents, mais on peut plus (+) se mélanger. Et il y a moins “chaque alter a vraiment sa façon d’être” et tout. Mais clairement, j’en parlais dans la vidéo qu’on a sorti, la dernière, sur l’amnésie : mes blackous se sont accentués après le diag. Et je pense que c’est parce que tout le monde en interne a flippé et on s’est tous mis à se cacher des trucs encore plus des uns des autres. On a toujours été très séparés et très à se mettre des murs entre nous. Et aujourd’hui, c’est vraiment plus le cas. Il y a quasiment plus de murs.

[K] Et du coup, est-ce que tu as eu peur de disparaître ?

[E] Je ne sais pas. Je sais qu’en tant qu’hôte, je me suis quand même beaucoup posé de questions sur qui j’étais et quelle était ma place. Parce que, il ne faut quand même pas se leurrer, au moment de mon diag, du coup, beaucoup de clichés, na na na, moi, je me disais que la seule solution, c’était la fusion. Logique. Et donc, il y avait quand même beaucoup de questionnements et de craintes de comment ça pouvait se passer et tout. Et donc, qu’est-ce qui resterait après ? Mais je ne pense pas que moi, en tant qu’alter, à part cette phase-là où je me suis dit “ça ne marchera jamais” [rire], je ne pense pas avoir eu peur de disparaître. Je ne crois pas. Ou alors c’est dans des moments où je ne me souviens pas. Je ne sais pas.

[K] Moi, je crois que ça m’arrive hein.

[E] Oui.

[K] Ça m’arrive d’avoir peur de disparaître, mais c’est relativement rationalisable. Ça m’arrive mais je me dis “ben, je suis quand même là depuis une blinde, machin, machin”. Ce qui m’est beaucoup arrivé, par contre, c’est de me rendre compte qu’il y a plein de moments où je pensais que c’était moi et c’était pas moi. Et genre d’être triste, de me dire “oh mais ce truc-là, c’était trop cool, bah c’était pas moi”. Ça, ça a été une étape compliquée proche de ma prise de conscience, mais ça ne l’est plus vraiment aujourd’hui, même plus du tout. Mais ce qui m’arrive encore, c’est de me faire des petits tours de manège de “Epsi, tu crois que j’ai changé, tu crois que je suis encore la même personne ?” [rire] “Non, ok, il peut y avoir des fluctuations dans mon système, ça en s’en fout, c’est pas grave, je gère mais moi, moi ? Moi, moi, moi, qui je suis, moi, moi ? Et si moi, moi, je suis influencée par les autres ou influencée par les autres de l’extérieur ? Est-ce que si je m’adapte à mon environnement, je suis toujours moi, moi ?”. Ça fait plus peur ça que de disparaître en tant que tel. Mon but, c’est d’être adaptable. C’est comme ça que je fonctionne. Donc, est-ce que continuer à être adaptable, c’est pas continuer à être soi-même, même si c’est de façon différente ?

[E] Je souris. [rire] Je souris parce que moi, de mon point de vue, j’ai vraiment l’impression que ces moments-là sont justement des moments de co-conscience inconscients, et où vous êtes flous en fait. Parce que toi, toi, je te retrouve toujours. [rire] [K] Moi, moi, c’est moi, moi en tant qu’alter, pas moi, moi en tant que système. C’est moi, moi, moi, moi en tant que personne faisant partie d’un système. [rire] Non, ma perception de moi, moi n’a pas changé. Moi, moi, c’est moi, moi. Et après, il y a d’autres alters en moi qui peuvent se demander s’ils sont toujours eux, eux. [rire] C’est vraiment juste moi, moi, moi, moi. [rire] [E] Il y a que les multiples qui peuvent comprendre cette conversation, je pense. [rire] [K] Mais je connais mes contours et parfois je les perds. Et du coup, je suis là genre, “ah !” [rire] “est-ce que mes contours ont disparu parce que je suis switchy ou est-ce que j’ai changé de contours ? Est ce que j’étais un ovale et je deviens un carré ?”… Ça me fait un peu peur parfois. Puis ça passe. Puis je dis “oh, mais non, ça va, regarde, là, j’ai l’air d’être moi, moi, tu trouves pas, Epsi, que c’est moi, moi, là, moi, moi ?”.

[E] Oui. J’ai quand même moins ce genre de problème. Après, comme j’ai des auto-resets, ça m’arrive de pas tout à fait me reconnaître, mais je sais quand même que je suis moi.

[K] Toi, tu peux dire “je ne suis pas la même version de moi, mais je suis moi”.

[E] C’est ça.

[K] Angoisse totale. [rire] Moi, si j’avais des resets, je serais perdu pour toujours. Mon cerveau, il a bien compris qu’il ne fallait pas me faire des trucs pareils et que je ne gèrerais pas du tout. Non, mais ! Attends, attends, je lis le chat. J’ai pas compris, je vais lire tout haut parce que j’ai pas compris. “Parce que j’ai du mal à me dire que moi, moi, c’est un genre d’alter du quotidien parce que non. Et en même temps, j’imagine que l’alter du quotidien gère beaucoup. Mais du coup, moi, moi, je suis là quand ?”. Je suis complètement d’accord avec toi, sauf que moi, dans ma vie actuelle de maintenant, depuis quelques années où ma vie correspond mieux à mes besoins, je pense que moi, moi, je pense que je suis la personne qui suis censée être devant, mais que la vie a mis derrière. Et là, en ayant récupéré une vie adaptée à mes besoins, c’est de nouveau moi, moi, de derrière, devant, qui était censé être devant. Devant dans le quotidien, j’entends. [rire] Tu vois ? Je pense que la meuf qui a géré tout le début de l’âge adulte, qui a pris toutes des décisions importantes dans un moment où la vie était compliquée à gérer parce que je devais être plus indépendant et autonome que ce que je n’étais capable d’être, eh ben c’était pas moi. Et elle avait l’impression d’être elle, elle, mais elle n’était pas elle, elle. Parce que c’était moi qui était moi, moi. Et moi, je n’étais pas là à ce moment-là. Et depuis, on a repris des places qui sont plus justes, genre je suis moi, là, dans le quotidien et elle, elle est là en cas de besoin quand la vie est trop compliquée. Mais c’est parce qu’on a la chance et le privilège que cette balance existe.

[E] Et je rejoins quelqu’un qui dit, pour le quotidien, “moi, moi est déjà un nous, nous”, il y a de ça. Et je voulais préciser, “moi”, moi, moi, on est deux. C’est un “nous, nous” aussi, mais pas le même “nous, nous”. [rire] Mais on est tellement co-conscients et co-frontants que c’est un “moi”.

[K] Eh bien, moi, je dirais qu’il y a moi, moi et tous mes bras droits.

[E] Mais pas de bras gauches ? Mais c’est pas grave. [rire] [K] Si ça peut être des bras gauches,, je suis un peu gaucher, on s’en fout. Mais tu vois- Et c’est pas un truc de “je suis au-dessus et j’ai des sous-fifres”.

[E] Non.

[K] Pas du tout. C’est- Nous sommes un collectif de… Enfin, tu vois, un collectif de personnes au même niveau. Mais moi, moi, c’est moi. Enfin, je sais pas si c’est moi, moi, moi maintenant, parce que là, on est quand même dans un contexte où peut-être c’est pas moi, moi. Mais quand je me dis que je suis moi, moi, c’est moi. Même si là, je sais pas si c’est le cas. [rire] [E] Oui, je suis d’accord.

[K] Et du coup, je suis jamais seul à gérer, mais…

[E] … Je disais quoi ? Ah oui ! Qu’avant, on était plus à gérer en un par un.

[K] Oui, t’étais très délimitée avant que plus du tout maintenant.

[E] Que maintenant, vraiment beaucoup moins. Et on est aussi plus un groupe de front avec… J’ai une place un peu de socle, quoi. Mais je sais pas si c’est de socle, je sais pas si c’est le bon terme, mais voilà.

[K] J’ai fait une vidéo qui disait ça il y a je sais pas combien d’années, et je suis toujours d’accord avec moi, avec moi, moi du coup. [rire] Je suis… En fait, je me considère même moins quelqu’un. Tu vois, j’ai l’impression que mon discours, ça fait un peu discours d’hôte tout puissant. Genre, “c’est moi et mes subalternes”. Alors que, j’allais dire, je me considère moins être quelqu’un qu’eux. Si je devais définir, je dirais que je suis le ciment qui colle tous mes bras droits. Ce qui fait que moi, je suis un truc qui existe pas vraiment seul. C’est pour ça que je fais des petits tours de manège “aah je ne sais pas qui je suis”. Mais c’est parce que je suis celui qui lie. Et à côté de ça, sans moi, moi, il n’y a rien qui est lié. Et donc, ça ne fonctionne pas. Mais ce n’est pas grâce à moi, moi que les choses sont. C’est grâce à moi, moi que les choses fonctionnent.

[E] Ouais, alors que de ma perception extérieure de vous, je dirais que si, tu existes en tant qu’entité à part entière. Juste, tu as plus tendance à reculer, t’effacer et tout ça, pour laisser passer des aspects ou des globalités d’autres personnes, d’autres entités à part entière de ce que vous êtes.

[K] Oui, je ne dis pas que je n’existe pas. Je peux comprendre et entendre que j’existe. Et si j’y réfléchis bien, je vois en quoi j’existe. Mais ça ne fait pas part- Je n’ai pas besoin d’autodétermination. À part quand je fais des petits tours de manège.

[E] Oui. En général, quand tu fais des petits tours de manège, l’impression que j’ai, c’est que vous êtes en fait plusieurs ou peut-être justement qu’il n’y a personne. Mais je ne crois pas. Parce que quand il n’y a personne, personne, ça va.

[K] Oui. Je vois mes traits de caractère et tout, mais ça ne m’importe pas. Je me trouve cool, tu vois, ce n’est pas la question, mais ce n’est pas comme ça que je suis le plus fonctionnel. Voilà. Je ne sais pas si cette conversation était très claire. [rire] Mais voilà. Et oui, ça a vraiment été une étape compliquée de ma prise de conscience de me rendre compte que moi, moi, moi, j’étais derrière et que la personne qui était devant, elle pensait qu’elle était moi, moi et que ce n’était pas moi, moi et qu’elle n’était pas à la bonne place. Et c’est pour ça que sa place était si difficile à tenir parce que ce n’était pas la bonne et c’était dur pour tout le monde parce que moi, je disais “ah bah je récupérerais bien ma place si on est tous d’accord que c’est la mienne” [rire], et elle, elle disait “non, tu n’étais pas là, c’est devenu ma place”. Et je lui disais “oui, mais tu souffres”. Et elle disait “oui, je souffre”. Je disais “bah voilà”. Mais en fait, ça a mis plus de temps que ça. Ça a été vraiment des étapes compliquées et aussi changer les habitudes et les trucs un peu conditionnés de “dans tels types de situation, qu’est-ce qu’il va y avoir comme réaction et qu’est-ce que ça va engendrer comme front et mélange ?”. Ça a vraiment mis plusieurs années. Oui, blindé ! Maintenant, cette meuf, elle a une maison de femme des années 50. Elle fait des gâteaux et elle pose ses gâteaux le long de sa fenêtre. Son four est en dessous de sa fenêtre et elle pose ses gâteaux le long de sa fenêtre ouverte et il y a un petit soleil. Watch me. Tu crois vraiment que j’ai une tête à faire des gâteaux ? À habiter dans une région où on peut mettre ses gâteaux sur la fenêtre sans qu’on te les fasse voler et qu’il ne pleuve pas. Et de toute façon, à faire des gâteaux qui sont un peu parfaits avec un petit… Vous voyez les petits quadrillages de tarte, là, au-dessus ? Non. [rire] Je n’ai pas ce… Son problème, c’était vraiment qu’elle avait des aspirations beaucoup trop tradi pour mes capacités, pour nos capacités. Et ça la rendait malheureuse. Et ça me fatiguait. C’est très bien qu’elle fasse des gâteaux dans son petit couple hétéro-bizarre, là, en interne. [rire] Ce n’est pas un vrai jugement, c’est juste un… Mais what the fuck, à quel moment tu t’es dit que c’était bien ? [rire] C’est ma question suivante. Après combien de temps vous vous êtes sentie plus stables ?

[E] C’est une question qui je trouve est vraiment super difficile de répondre parce que c’est difficile de définir stable, déjà. Je pense qu’on a eu en fait différentes phases de stabilisation. Donc on a eu un gros chaos après prise de conscience et diag et compagnie qui a été plutôt assez long quand même, mais qui était, comme je l’ai dit au tout début, aussi lié à d’autres trucs, mais bon, aussi lié à ça. Et donc on a eu différentes phases de stable et puis d’instable et puis de restable, mais toujours un peu de façon différente. Donc je dirais que le premier gros morceau, ça a été la première année. La première année, elle n’a vraiment pas été simple. Et puis on a eu des phases de stabilité vraiment en dents de scie, liées et à la multiplicité, au TDI, aux traumas, des trucs comme ça, et à plein d’autres trucs dans notre vie personnelle. Actuellement, je dirais que nous sommes stables, mais ça peut changer, je le sais. Et c’est aussi une forme de stabilité que de savoir que je peux être instable. Moi, ce que je définis dans stable et instable, c’est plus me sentir bien, me sentir pas bien, avoir des symptômes plus difficiles, plus de dissociation, plus d’angoisses, plus de cauchemars, des trucs comme ça, ou plus d’instabilités dans le système, de qui fronte le plus, qui se sent pas bien dedans, des problèmes de communication, des trucs comme ça. C’est un peu ça que j’entends par stable et pas stable.

[K] Et de capacité à gérer le quotidien, quoi. Quand la multiplicité empêche la gestion quotidienne. Je suis d’accord sur le truc de la première année. Et maintenant, justement, je pense que je suis suffisamment stable pour pouvoir être yolo. Je pense que pour moi, des trucs en plus sur l’instabilité que t’as pas dit, c’est, pour moi, être instable, c’est devoir mettre des choses en place pour être le plus stable possible. Et être stable, c’est pouvoir être un peu plus yolo parce que les choses sont suffisamment ancrées que pour être habituelles.

[E] Tout est devenu tellement plus subtil.

[K] C’est clair. Et ça, je pense qu’on n’y était pas préparés.

[E] Ouais !

[K] Je pense qu’on avait une idée reçue, et désolée si ça a l’air désespérant, mais sachez-le, ça fait du bien, je pense. On avait une espèce d’idée qui disait que ce qu’on devait gérer au début de la prise de conscience, c’était si ardent, prenant, envahissant, que c’était des manifestations de traumas très vives, des flashbacks, de l’amnésie, des fronts avec des blackouts, des trucs comme ça qui prenaient toute la place.

[E] L’anxiété liée à la honte, à la légitimité qui amène la dissociation, nanana nana.

[K] Oui. Voilà, Mais on avait l’impression que c’était ça le gros morceau, qu’une fois qu’on serait sortis de là, on verrait plus clair. Et c’était vrai, pour être plus stables. Mais ce qu’on n’avait pas imaginé, c’est que plus on avancerait et plus les subtilités de ce qui rend instable et pas complètement fonctionnel, ou pas complètement heureux, enfin mettez le qualificatif que vous voulez, mais pas “bien”, eh ben c’est de plus en plus subtil et du coup de plus en plus difficile à améliorer. Parce que c’est plus des trucs qui prennent toute la place, mais du coup, c’est plus marqué en rouge qui clignote [rire] et du coup, que tu sais par quel bout… Tu sais pas toujours comment régler le truc, mais le truc, tu le vois. Qu’après, au fur et à mesure, de plus en plus, c’est plutôt des trucs que tu perçois, mais que tu vois pas, que tu vois parfois, mais pas tout le temps, que t’as l’impression que c’est quelque chose, mais en fait, tu le touches, ça disparaît, ça cachait trois trucs. Vous voyez ? Il y a une subtilité qui arrive. Et moi, je pensais que quand les gros trucs, ils étaient partis- Innocemment hein, si vous me posiez la question maintenant, je vous dirais, c’était quand même un peu naïf, mais j’y avais vraiment cru, que je croyais vraiment que quand les trucs visibles partiraient, genre se rangeraient au bon endroit [rire], bah il y aurait plus rien. Et du coup, le dernier truc dans cette catégorie que je voudrais te demander qui me concerne pas vraiment, mais qui te concerne, c’est : comment ça a évolué avec des alters avec qui c’était plus compliqué, que ce soit des persécuteur·ices ou des alters plus agressifs ou qui punissaient toi ou les autres, ou… voilà. Tu vois, dans l’évolution des mésententes entre alters en fait.

[E] Alors, il y a des alters avec qui ça a été… Ça m’a semblé une éternité sur le moment, mais en fait, c’était plutôt rapide. Et il y a des alters avec qui ça a été plus long et plus subtil. Tu viens d’en parler. En gros, je pense que la prise de conscience et mieux comprendre la multiplicité et mieux comprendre que ce qui fonctionnait le mieux, c’était la communication, la confiance interne et des trucs ains, tout ça, ça m’a un peu donné des outils pour mieux comprendre ces alters et mieux aller les chercher, les aider et leur apporter ce dont ils avaient besoin dans la mesure du possible. Et c’est ça qui a fait… C’est très beau dit comme ça, mais sur le moment, j’en menais pas large. C’est ça qui a fait qu’ils ont fini par s’apaiser ou trouver une autre place ou partir plus loin ou des trucs comme ça. Mais ça a été des gros points marquants de ma prise de conscience et de ma première année. Et tous ces alters-là avaient toujours un truc qui n’était pas comblé et ça se manifestait par des comportements qui étaient plus virulents que d’autres alters qui avaient le même problème mais qui n’avaient pas une attitude aussi “agressive”. Mais en fait, c’est un truc qui est pour tous les alters, qui est… Comment je vais dire ça ? Ça fait partie de ce qui fait que pour moi, c’est important de quand même essayer de comprendre un peu comment on fonctionne ou un peu qui est qui ou des trucs comme ça pour essayer de voir si les besoins de tout le monde sont plus ou moins comblés. Et ces alters-là aussi, mais au même titre que les autres, juste avec des approches différentes. Et voilà. Mais c’est clair que c’est des alters qui font généralement plus peur, qui sont moins conciliants et avec lesquels il faut parfois vraiment faire preuve de patience. [rire] Et dans une certaine mesure, se traiter un peu de façon injuste soi-même pour être plus gentil avec eux, même si on a l’impression qu’ils ne le méritent pas. Voilà. C’est plein de petits trucs comme ça. Et moi, l’avantage que j’ai eu, qui est aussi un gros privilège, c’est que j’ai quand même eu beaucoup d’aide de ta part avec ces alters-là. Et voilà, ça a comblé aussi avec le gros travail de la peur de soi-même qui se traduit, enfin qui est la même, dans ce cas-ci, que la peur de ces alters-là.

[K] Oui, je pense vraiment qu’un truc qui a beaucoup changé pour vous vis-à-vis de moi, enfin de ce que j’ai pu apporter, c’est que moi, je n’avais pas peur. Et je n’ai jamais eu peur.

[E] Voilà. Et donc, c’est tout des mots que je peux mettre dessus aujourd’hui, mais c’était beaucoup plus flou quand on l’a fait. [rire] [K] C’est vrai.

[E] Et il y a un truc que je voudrais dire par rapport à ça, c’est que ces alters, parties, je m’en fous du mot que vous mettez dessus, mais qui sont comme ça, c’est un peu comme les strates dont tu parlais juste avant, il y en a souvent toujours un petit peu qui restent. Je pense que mon cerveau, c’est un des choix qu’il a fait pour nous protéger, d’avoir des alters qui sont plus agressifs, qui se défendent verbalement, qui ont un regard qui peut te liquéfier sur place ou des trucs comme ça, et qui parfois sont méchants avec d’autres alters du système. Et je pense que c’est un chemin que mon cerveau a choisi pour se défendre. Et donc, tant qu’il aura l’impression qu’il doit se défendre, il y aura toujours des alters comme ça, même si on les apaise. Juste, beaucoup moins violents. Comme tu disais, c’est beaucoup plus subtil. Ou juste des alters qui ont cette capacité mais qui ne s’en servent pas inutilement et des trucs comme ça.

[K] Et je pense que…

[E] Voilà. C’est pas possible de rendre tous les alters “gentils”, simplement. Parce que, juste, le cerveau se protégera toujours, dans mon cas en tout cas. Et, voilà, il y en aura toujours des alters qui sont capables d’être plus hard.

[K] C’est ça. Et je pense que ce ne serait pas un bon signe que de considérer qu’il faut plus se protéger. C’est un mauvais signe de considérer qu’il faut se protéger avec excès. Tu vois ?

[E] Oui, oui !

[K] Genre se dire “ah, je n’ai plus besoin d’être protégé·e là”, je pense que ce n’est pas un signe d’aller dans le bon sens, tu vois ?

[E] Non. Juste, au bon dosage, quoi.

[K] Oui, c’est ça. Je te pose la question mais réponds brièvement parce qu’on en a déjà parlé : est-ce que tu as l’impression de reconnaître plus vite quand ça ne va pas ?

[E] Oui, sauf quand c’est plus subtil. Si, je peux quand même reconnaître- Je peux dire “je sens que ça ne va pas mais je ne sais pas pourquoi”. Qu’avant, je ne sentais pas que ça n’allait pas, ça n’allait pas, ça devenait de pire en pire, etc. Les gros trucs, machin. [rire] [K] Et du coup, comment tu gères les moments où tu as l’impression de régresser ? Si on peut dire ça hein, c’est “régresser” entre guillemets.

[E] Je pense que c’est un truc qui me faisait beaucoup de mal avant parce que j’avais l’impression que j’échouais tout et que c’était une montagne et que je ne réussirais jamais, des trucs comme ça. Et maintenant, c’est quand même vachement moins le cas parce que déjà, je sais que c’est un parcours d’évolution et pas juste de grimper. Que ça monte, ça descend, ça fluctue, ça change et que c’est ok. Et que j’ai déjà réussi une partie des trucs et donc que je suis capable et même si ce n’est pas demain ou même si c’est différemment. Enfin, il y a beaucoup de relativisation et ça fait beaucoup de bien. Mais c’est dur. Mais voilà.

[K] C’est ça. La façon de garder à l’esprit que ça avance, même si c’est subtil, même si parfois ça régresse, c’est de regarder le chemin. C’est de voir toutes les choses qui ont quand même évolué, même si là, maintenant, dans l’instant présent, il y a des choses qui ont peut-être régressé, mais il y a toutes les choses autour qui ont vraiment évolué.

[E] Et un autre truc, c’est le privilège du fait qu’on est deux ou qu’on a des gens qui peuvent nous… d’avoir des gens qui peuvent nous soutenir et nous dire… Parce que parfois, quand on “régresse”, on a l’impression que ce sera toujours comme ça.

[K] C’est clair !

[E] Quand on retombe un peu plus bas, on a l’impression qu’on restera toujours en bas. Et c’est pas vrai. Mais sur le moment, on dissocie, on est anxieux, ça ne va pas et voilà. Et avoir quelqu’un qui peut dire “mais non, regarde, t’as réussi ça, t’es capable, et même si là, aujourd’hui, même si t’as juste réussi à ouvrir les yeux et boire un verre d’eau, c’est déjà bien et…”, tu vois ? Voilà, ça aide quand même vraiment bien de se sentir en sécurité par rapport au fait d’échouer à certains moments ou de retomber.

[K] Oui, c’est ça. Et puis, c’est pareil : depuis la prise de conscience, ce qui a changé, c’est l’espèce de conscience de ce qui évolue. Ça fait un peu un point de départ ou en tout cas une volonté de noter un point de départ. Et du coup, je pense quand même qu’il y a un truc avec la répétition, genre “oui, et là, il y a une forme de régression mais je suis déjà revenue à cet endroit-là plein de fois”. Genre c’est un checkpoint [rire] et c’est pas grave. “Le niveau d’après, il est compliqué, mais je le connais de mieux en mieux, du coup, ça va aller”. “Et peut-être un jour, j’arrive au checkpoint suivant”. “Merde, ma sauvegarde a été corrompue”. “J’ai perdu”. Enfin, tu vois ? Mais il y a quand même un truc de voir que c’est des checkpoints maintenant et pas juste de “aah, je sombre”.

[E] Oui, c’est ça. Voilà. Et puis, se rappeler que tous les chemins que le cerveau a déjà créés ou commencé à créer, ce sont des chemins qui seront, entre guillemets, “plus faciles à retrouver”.

[K] Du coup, après tout ça et après toutes ces années, est-ce que tu dirais que tu te sens plutôt bien et apaisée avec le fait d’être multiple ? Et… tu vois ? J’aime pas l’expression “est-ce que tu te sens en paix avec la multiplicité ?” mais tu vois ? Dans cette vibe-là, genre est-ce que tu te sens en adéquation ? C’est un meilleur truc. Est-ce que tu te sens en adéquation avec le fait d’être multiple ?

[E] Oui.

[K] Moi aussi. Et est-ce que tu sais depuis quand ?

[E] Euh… un an, un an et demi après le diag.

[K] Ah ouais ?

[E] Ouais. Ça a commencé à ce moment-là.

[K] D’être en paix, en adéquation ?

[E] De commencer à être en adéquation. D’accepter la multiplicité, pas en tant que problème et des trucs ainsi, mais de voir ce qu’il y a derrière, de chercher à le comprendre mieux et des trucs comme ça.

[K] Oui mais genre de “fitter” ?

[E] Oui, mais tout ça, pour moi, c’est être en adéquation. De se sentir… Oui, si. De se sentir bien en tant que personne multiple, oui, ça a été quand même assez vite.

[K] Ok.

[E] Ce qui ne veut pas dire que j’étais bien dans mon système. [rire] [K] Oui. [rire] T’étais bien dans le concept, mais pas avec les tiens.

[E] C’est ça. J’étais ok d’être une personne multiple. Juste, avec mon système, c’était encore très compliqué. Mais, ouais, j’ai eu un côté très… ouais, militant et tout aussi.

[K] Ah ouais, que moi, je dirais l’inverse. Genre, ça a été très rapide d’être bien avec les miens, mais d’être bien avec l’étiquette et de revendiquer l’étiquette… chaud, quoi. [rire] Je dirais que je suis bien avec les deux depuis… deux ans ? Bien, bien, genre… Et encore, là, tu vois, cette vidéo, elle m’a mis un petit stress, quand même. C’était un peu, genre, trop parler de soi. Ok. Ben, je pense que… Enfin, j’espère que cette vidéo vous a plu. J’espère que ça a été intéressant et que ça peut être rassurant ou cool ou je sais pas trop, pour vous. N’hésitez pas à nous raconter vos anecdotes de prise de conscience et d’évolution dans vos systèmes. Merci d’être resté·es jusqu’au bout et à bientôt.